Étiquettes

, , , , , ,

Une dixième place au concours de Nouvelles de l’Écho, c’est un honneur reçu de ses pairs. De savoir que sa nouvelle, Veux-tu jouer avec moi ? sera dans le recueil distribué gratuitement sur l’ensemble des régions du Berry, du Périgord et du Limousin en fin d’année, c’est aussi un excellent coup de projecteur pour l’actualité de N’y descendez jamais !, le méritais-je vraiment ?

Voilà ce qui a fait basculer le jury…

Veux-tu jouer avec moi ?

Un jour, quelque-part, par là-bas…

Et non, pas un jour. C’est un samedi comme tous les autres d’ailleurs. Qu’il fasse froid ou chaud, il y a un enfant. Ce gamin, celui que l’on ne voit pas. Celui qui n’existe pas. Celui que l’on ne nomme pas. On sait pourtant qui il est. De quelle famille il est issu mais ça ne va pas plus loin que ça…

Son prénom n’est pas important parce qu’il pourrait s’appeler Pierre, Paul ou Jacques. Et le sien alors ? Il n’y a pas besoin de le retenir. Pourtant dans le quartier, tout le monde le connaît les autres jours de la semaine mais pas ce jour-là.

Oui, il n’est jamais là…

En ces samedis, il n’a pas le droit de vivre. Ou si, mais personne ne se préoccupe de son sort. La vie est comme ça. Les lâches aux oreilles bouchées, ceux dont les yeux osent le regarder avec sourire, empathie, pitié ou je ne sais quel autre sentiment les six autres journées, ne sont pas ses amis. Tous savent ce qu’il endure mais ils n’ont jamais rien dit ni fait…

Le gamin, c’est ainsi qu’on préfère le nommer. On a délibérément choisi d’oublier son prénom. C’est plus facile ainsi d’ignorer son existence. Et puis, pourquoi ces gens-là se mêleraient-ils de ce qui ne les regarde pas ? Chacun porte la croix de ses propres problèmes alors pourquoi faire un esclandre pour défendre ou sauver une vie innocente ?

On préfère pointer du doigt qu’il serait un enfant turbulent, qui crée des histoires. C’est mieux ainsi. Des prétextes basés sur des bêtises sans conséquences. Les grands savent toujours quoi inventer pour ne pas avoir à faire, à réagir voire à se comporter comme de vrais grands, ceux de ses rêves d’enfant…

A-t-on vraiment voulu chercher à comprendre qu’il agissait seulement pour exister dans le regard des autres ? Il se comporte de façon maladroite, ses appels à l’aide n’ont jamais obtenu le résultat escompté.

Bien sûr qu’ils étaient entendus.

Bien sûr que l’on avait noté les traces d’hématomes.

Ceux qu’il porte parfois sur son visage. A ses yeux, ils sont tous coupables d’avoir su ce qui se tramait chez lui. Curieux hasard de la vie d’être l’épicentre d’une tragédie à laquelle les témoins n’ont jamais réagi.

Pourtant, il ne leur en veut pas. Il n’est pas comme ça. Éprouver de la rancœur pour quelqu’un ? On lui a expliqué que ce n’était pas bien. C’est un garçon gentil. Il a su malgré tout se faire apprécier des gens, malgré tout ça, malgré l’inexcusable.

Lui s’est juste résigné à accepter son sort. Il n’a pas d’autres choix de toute manière. Sa vie est un calvaire. D’ailleurs, il comprend tout y compris les silences inacceptables.

C’est comme ça…

Bien sûr parfois, enfin, les autres jours, on engage la conversation avec lui. Dès qu’il salue les gens mais pas avant. Il est très poli lui a-t-on fait déjà remarquer. On lui demande toujours s’il va bien. Si tout se passe bien, essentiellement à l’école :

Mon grand, que voudrais-tu faire plus tard dans la vie ?

On espère vraiment qu’il atteigne l’âge des adultes qui l’entourent. On aurait moins de soucis à se faire. On souhaite ardemment qu’il puisse s’échapper de son univers.

Un jour qui sait, il y arrivera peut-être…

Quant à lui, il ne répond jamais véritablement à cette question. Incapable de se projeter, il a tellement de choses à penser. Alors à quoi bon dire la vérité qui n’est plus à exprimer. Voire même à la suggérer ou encore à la murmurer. Et puis, il ne sait pas quoi raconter. Il dit n’importe quoi. S’invente des rôles tout en jouant avec l’immaturité de son âge :

Je voudrais être un super-héros qui n’aurait jamais peur…

Dans sa maison, les samedis, il y a des voix. Bien sûr, il ne s’agit pas de la sienne. Même ça, il n’en a pas le droit : de parler. On ne veut pas l’entendre, ni simplement respirer. Les discussions ne le rassurent jamais. Il sait que l’on parle de lui. Épié dans ses moindres gestes, il se tait.

Seules les discussions de deux femmes sont l’unique écho à sa présence. Elles parlent tellement fort qu’on serait capable de les entendre à des kilomètres à la ronde. Il est juste cet enfant que tout le monde pourrait connaître dans son propre voisinage.

Un être silencieux cloîtré dans sa chambre le samedi.

Attendant patiemment son heure, celle où il devra montrer ses devoirs. Il prie pour que tout se passe bien cette fois-là. Mais il le sait, il aura encore à affronter son pire cauchemar.

Celui d’être le fils d’une maman qui n’en est pas une.

De toute manière, il n’a pas d’amis avec qui jouer ce jour-là, ni aucun autre d’ailleurs. Il ne préfère pas. C’est un solitaire sauf avec son chat qui vient se frotter sur ses jambes lorsqu’il est assis sur sa chaise en bois, face à son bureau. Siège sur lequel il doit rester même si ses fesses s’ankylosent.

Jusqu’à ce que l’on vienne le chercher, il n’a pas le droit de bouger. Même pour se rendre aux toilettes. Elle ne veut pas.

Entendant les ronronnements de son félidé, il a tendu sa main vers lui. Ce dernier est venu renifler le bout de ses doigts. Les animaux sentent ces choses-là. Ce besoin de réconfort dont un être humain peut avoir besoin, parfois, souvent pour lui en tout cas. L’enfant lui a murmuré son vœu le plus cher au monde :

Hey Chacha, veux-tu jouer avec moi ?

Jouer avec lui au lieu de regarder les autres enfants. Ceux qu’il aperçoit au travers des rideaux de la porte-fenêtre de sa chambre, au dehors. Eux, ils s’amusent comme tous les gamins de son âge. Là, en bas, si proches et si lointains à la fois. Même ça, il n’en a pas le droit.

C’est comme ça…

Au moindre bruit dans la maison, il est en alerte. Pourtant, son interlude avec son animal de compagnie l’a déconcentré. Il ne l’a pas entendue arriver. Les cris de sa mère l’ont fait sursauter. La première claque l’a envoyé valdinguer au sol. Il n’a pas réagi, comme toutes les autres fois. Il aspire à ce que tout s’arrête une bonne fois.

Qui sait ce qui se trame dans la tête des enfants parfois ?

Lorsqu’elle se jette sur lui, il ne bouge pas. Il regarde juste son chat s’enfuir. Il n’y a rien d’autre à faire. Juste à subir, juste à se laisser démonter la tête comme toutes les autres fois. Traîné par le col de son gilet qui l’étrangle, l’inévitable se produit.

Il se met à pleurer.

Un aveu de faiblesse qu’elle ne tolère pas, même de la part de son propre enfant. Elle s’adresse à lui en serrant les dents. En haut des escaliers, elle le prévient que s’il continue à geindre, il passera un sale quart d’heure. Il ne peut pas se contrôler. Il ne sait pas résister. Et puis, comme un paquet de linges, elle le jette.

En dévalant les marches, à la septième, sa nuque se brise. Les pleurs cessent immédiatement.

Personne n’a plus entendu ce gamin. Cet enfant maladroit de votre voisinage qui courait souvent après son chat dans les escaliers en bois cirés et rutilants. C’est comme ça qu’il est mort.

@2015 - Fabrice LIEGEOIS

(c) 2015 – Fabrice LIÉGEOIS

Publicités